Entrevue avec Janelle Drouin-Ouellet, jeune chercheuse en reprogrammation neuronale à Montréal

Updated: Nov 25, 2020


Par Fatéma Dodat


Récemment nommée Professeure adjointe à la Faculté de Pharmacie de l’Université de Montréal et à la tête d’un laboratoire de recherche en reprogrammation neuronale, Janelle Drouin-Ouellet est diplômée d’un doctorat en Neurobiologie de l’Université Laval. Alors que l’on s’inquiète de la sous-représentation des femmes en recherche et de leur place qui est menacée par la COVID-19, Janelle nous livre son parcours académique et nous démontre à travers ses projets prometteurs que les femmes ont un impact sur la recherche. Récit du parcours extraordinaire d’une chercheuse.



Bonjour Janelle.

Je sais que tu as un emploi du temps très chargé avec les charges de cours additionnées aux demandes de subventions et à la gestion de ton laboratoire, donc un grand merci de dégager du temps pour cette entrevue! Elle a pour objectif d’inspirer les chercheuses de demain.



Pourrais-tu nous décrire le poste que tu occupes à l’heure actuelle?


Je suis professeure adjointe à la Faculté de Pharmacie de l’UdeM depuis 2 ans. J’ai été engagée pour une durée de 3 ans avec possibilité de renouvellement. Afin d’obtenir ce poste et pour qu’il soit reconduit, il faut que je prouve l’excellence de mon dossier à différents niveaux. Tout d’abord, le comité évalue l’enseignement que je dispense à travers le matériel pédagogique que je fournis et les appréciations des étudiants. Ensuite, la qualité de la recherche de mon laboratoire est prise en compte. Je dois donc m’assurer de publier régulièrement et dans des journaux avec une bonne réputation (c’est-à-dire le facteur d’impact). L’encadrement des étudiants et l’indépendance acquise durant mes années de recherche sont également des critères importants. Enfin, ma participation au rayonnement à l’international par la diffusion de conférences ou de séminaires et mon engagement dans la vie Facultaire sont pris en considération. Les prochaines étapes pour moi seront d’appliquer pour mon agrégation puis la titularisation.



Ça ne doit pas être évident de partir un laboratoire de recherche – et peut-être encore plus quand on est une femme. Pourrais-tu nous parler des défis que tu as rencontrés et comment tu as su y faire face?


Démarrer un laboratoire n’est certainement pas évident. On est constamment dans les demandes de subvention et la mise en place des projets. J’ai eu de la chance d’obtenir une subvention conséquente afin d’équiper mon laboratoire. Néanmoins, les délais de d’obtention de l’équipement ont trainé et j’ai dû travailler dans d’autres locaux pendant un an et demi. Je n’avais donc pas mes propres équipements et il était difficile d’entreprendre les projets comme je le souhaitais. Former mes étudiants, tout en établissant les protocoles du laboratoire dans un environnement qui ne dispose pas de la totalité de l’équipement requis, tout en prouvant que j’étais productive à ce moment n’était pas évident!


Afin de laisser davantage de temps pour la recherche, la Faculté de Pharmacie nous permet d’enseigner de manière progressive, avec un nombre d’heures qui augmentent chaque année. Comme je bénéficie également d’une subvention salariale de chercheurs-boursiers, mon temps pour la recherche est protégé de 75% et mes heures d’enseignement n’augmenteront donc pas pour le moment.


En tant que jeune chercheuse, j’ai bénéficié d’un fond de démarrage de la Faculté. Je suis chanceuse d’évoluer au Québec et à l’UdeM, où mon salaire est dicté par un échelon et non par le fait d’être une femme. Au cours de ma formation, j’ai été supervisée par plus de femmes que d’hommes et je n’ai ainsi pas eu à souffrir de misogynie à ce niveau. J’ai tout de même pu ressentir de la misogynie dans d’autres contextes professionnels, principalement de la part de certains collègues qui occupaient le même poste que moi. Nous avons certainement encore du travail à faire pour favoriser l’équité hommes/femmes en recherche.



Pourrais-tu nous décrire ton expérience doctorale?


J’ai trouvé mon milieu d’accueil de doctorat à l’Université Laval à Québec quand j’y ai réalisé un stage de fin de Baccalauréat. Le laboratoire débutait tout juste et comme il commençait à obtenir des subventions, j’ai pu y faire ma maitrise puis mon PhD en Neurobiologie. Je n’ai pas eu envie de changer de laboratoire entre temps car en étant dans un laboratoire qui débute et aussi la première étudiante au doctorat, j’avais la chance de toucher à tout et de développer moi-même de nouveaux projets! C’est certain que les résultats ont été plus longs à obtenir pour ces mêmes raisons. Je voyais certains étudiants publier en milieu de cursus alors que mes articles de doctorat ont tous été publiés pendant ma dernière année. Cependant, ça m’a permis de développer un réel sens de l’autonomie car l’expertise n’était pas toujours dans le laboratoire.


Cela m’a beaucoup servi pour le passage au post-doctorat car je n’avais plus besoin de supervision. Si le métier de post-doctorat existait, ce serait d’ailleurs celui que je recommanderais! On possède alors l’expertise pour faire de la recherche donc on a beaucoup plus de plaisir et la pression du financement ne repose pas sur nos épaules. Dépendamment des laboratoires, c’est également possible d’avoir carte-blanche pour développer ses propres projets.



En quoi consistent les projets de ton laboratoire? Quelles ont été ta motivation et ta stratégie pour les développer?


Avec mon équipe de recherche, nous développons actuellement des nouveaux modèles cellulaires pour étudier les maladies neuro-dégénératives et plus spécifiquement la maladie de Parkinson. On fait de la reprogrammation neuronale à travers des cellules de peau de patients. J’ai développé cette technologie pendant mes deux post-doctorats.


Pendant mon PhD, j’ai travaillé sur le développement de modèles animaux pour la maladie de Parkinson. Je me suis vite rendu compte que travailler avec les animaux n’était pas pour moi. C’est pourquoi, je me suis mise en tête de développer un autre modèle d’étude pour cette pathologie. L’objectif du post-doctorat étant de développer une nouvelle expertise, j’avais à ce moment la possibilité de développer un nouveau champ de compétence. Je visais déjà à ce moment-là de rentrer au Canada pour y établir mon laboratoire par la suite, donc j’avais également pour objectif de valoriser mes compétences.


J’ai fait mes post-doctorats dans des laboratoires spécialisés sur la maladie de Parkinson, mais qui étudient la maladie de manière bien distincte. Mon premier post-doctorat était sous la supervision d’un neurologue à Cambridge (Angleterre) et le second à Lund (Suède) avec une chercheure spécialisée dans la reprogrammation neuronale. J’ai eu de la chance d’avoir eu d’excellentes relations avec mes superviseurs pendant mes années de post-doctorat. Ils n’ont jamais cherché à s’approprier les projets que j’ai initiés de façon indépendante dans leurs laboratoires et nous avons toujours eu – et nous avons encore à l’heure actuelle - d’excellentes collaborations. Je les connaissais déjà avant de débuter dans leurs laboratoires ce qui a forgé le lien de confiance existant.



Qu’est-ce que le doctorat t’a apporté pour mener au mieux tes activités actuelles?


En étant la première étudiante au doctorat de mon laboratoire d’accueil, ma superviseure avait du temps à me consacrer contrairement aux gros laboratoires avec de nombreux étudiants. Elle a ainsi pu prendre le temps de me former sur certaines compétences difficiles à acquérir en tant qu’étudiant gradué, telles que la rédaction des demandes de subvention et des articles scientifiques. Aujourd’hui, j’ai un très bon taux de demandes subventionnées et je peux en partie la remercier pour ça.



De ce que j’ai compris, tu n'as jamais considéré partir dans le domaine de l’industrie. Pourrais-tu nous expliquer ce qui t’attire dans la recherche académique?


Je sais que je veux être chercheuse depuis que j’ai 16 ans. Dans sa jeune carrière, mon père était chercheur – dans le domaine forestier - et j’ai certainement été sensibilisée par le domaine de la recherche de cette manière. Je savais que le monde de la biologie médical m’attirait, sans savoir que je voulais travailler spécifiquement sur la maladie de Parkinson. C’est finalement mon stage de baccalauréat qui a été décisif et ça fait désormais près 12 ans que je travaille sur cette maladie!


Pour moi, avoir son laboratoire s’apparente à avoir une PME à petite échelle. On va chercher des partenaires financiers à travers les demandes de subvention et on alterne la gestion de projets et le management d’équipes. Et surtout, l’académie m’offre une liberté très large dans le contrôle des projets sur lesquels je travaille et ma source de motivation repose réellement sur l’envie de faire avancer la recherche.



Toutes ces compétences que tu cites ne sont pas forcément enseignées pendant le doctorat et les post-doctorats. Est-ce que c’est difficile de développer ces expertises quand on développe son laboratoire?


À la fin du post-doctorat, on est réellement expert dans notre domaine de recherche. En revanche, ça ne signifie pas que l’on a des compétences en gestion de projets ou d’une équipe de travail. En tant que professeur, on peut bénéficier d’une formation continue donc il est possible de développer ces compétences sur base de volontariat. C’est clair que les premières années de prise de poste sont très formatrices. Je me sens responsable de la carrière des étudiants qui vont passer dans mon laboratoire et même si je suis capable de leur transmettre ce qui est nécessaire pour avoir une carrière en recherche, une pression repose sur mes épaules.


J’ai beaucoup appris de ma dernière superviseure en Suède qui avait une attitude qui reflète bien la mentalité d’Europe du Nord. Elle souhaitait le meilleur pour ses employés et estimait que si les gens étaient heureux de venir travailler, ils seraient plus motivés et créatifs – et donc que le rendement scientifique s’en trouverait bonifié. J’ai donc tout avantage à créer un environnement agréable pour mon équipe de recherche!



C’est une très belle manière d’envisager la poursuite de ton laboratoire. Si tu avais un conseil à donner aux étudiants gradués pour la poursuite de leur cursus, quel serait-il?


De mon point de vue, c’est plus facile d’avancer dans sa carrière quand on sait ce que l’on veut atteindre. Dépendamment de l’objectif vers lequel on s’oriente, les compétences requises ne sont pas les mêmes. En plus d’avoir su saisir les opportunités et d’avoir eu de la chance pendant mon parcours, j’ai toujours eu un plan de carrière bien défini. J’avais ainsi planifié ma stratégie pour développer mon laboratoire au Canada à travers le développement de mon expertise pendant mes post-doctorats qui ont été réalisés à l’international. Et aujourd’hui, après 7 ans d’efforts en développement technologique, je peux enfin entrer dans le vif du sujet et réaliser mon objectif ce qui est très stimulant!



Pour en savoir plus sur le parcours de Janelle :

Researchgate





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